Engie, ton univers (im)pitoyable

Ceux qui recommandent de séparer les fonctions de Président du conseil d’administration (CA) et de Directeur Général le justifient par le besoin de soumettre les choix stratégiques (du Directeur Général) à la critique (du Président). Il faut reconnaître que ça fonctionne, bien au-delà du raisonnable. C’est ce qui arrive à la DG d’Engie, à qui on a infligé dès sa nomination la supervision critique de Mestrallet, puis de Clamadieu.

Mais, à part semer la perturbation dans l’entreprise, cela n’a pas apporté grand-chose de constructif.

Théorie de la séparation

La séparation s’inscrit dans le discours néo-libéral de primauté des actionnaires d’une part et d’autre part, des acteurs économiques uniquement motivés par la recherche de leur profit personnel. Le Président, qui représente les actionnaires, les défend contre les choix biaisés du Directeur Général. Dans ce cadre théorique, le problème de la gouvernance est insoluble.

Séparation des rôles: le cas de Total depuis la privatisation complète

Quand Total a été entièrement privatisé en 1993, le PDG était Serge Tchuruk nommé par l’Etat. A l’expiration de son mandat, il a été remplacé par Thierry Desmarets, PDG choisi dans l’entreprise[1]. Quand TD a passé la main à Christophe de Margerie[2], la séparation des fonctions (TD Président et CdM Directeur Général) visait à rassurer les « marchés ». CdM est devenu PDG en 2010, sans que la cohabitation n’ait posé de problème. A la mort brutale de CdM, en octobre 2014, Patrick Pouyanné[3] est devenu Directeur Général, et TD a été rappelé comme Président pour rassurer les « marchés ». La période de cohabitation a été plus courte puisque PP est devenu PDG en décembre 2015.  

Privatisation et gouvernance

Je suis généralement hostile aux privatisations. J’ai longuement expliqué pourquoi dans des livres, des articles, des blogs, et je suis toujours prêt à le justifier. L’assertion que le privé est nécessairement mieux géré que le public est fausse. Elle fait partie de ces fausses évidences néolibérales[4].

Toutefois, la privatisation complète[5] d’une entreprise publique a un unique effet positif, clairement démontré dans la pratique: ce n’est plus l’État (Président de la République, premier ministre ou leurs cabinets) qui nomment le Président du CA. Les corps n’ont plus à se battre pour pousser leur candidat externe et l’entreprise n’est plus paralysée à l’approche de chaque échéance électorale[6].     

Cela justifie-t-il la privatisation d’Engie?

Engie n’est pas une entreprise stratégique pour la France. Mais tant qu’Engie est publique, ses dividendes alimentent le budget de l’État. Après privatisation, ses dividendes vont chez les actionnaires[7] et seule une faible partie de ces dividendes alimente l’économie française.

Alors que les sommes obtenues par la privatisation sont dilapidées par l’État.

Est-il possible d’obtenir que l’Etat-actionnaire n’intervienne pas dans le choix du Président d’Engie?

Coda: il peut être (im)pertinent de noter que dans le cas d’Engie, les Présidents sont deux mâles blancs, un X-ENA et un Corps des Mines et la Directrice Générale, également Corps des Mines (via l’ENS) est blanche.

Pour les lecteurs les plus jeunes, l’univers impitoyable en français remonte à la série télévisée Dallas en 1978. Le meme a depuis été mis à toutes les sauces.


[1] Pour Elf, privatisé quelques mois plus tard, le problème ne s’est pas posé. L’inspecteur des finances le plus brillant de sa génération, issu du cabinet du premier ministre, qui était à sa tête a vendu l’entreprise à Total et la question de son remplacement ne s’est pas posée.  

[2] Issu de l’entreprise

[3] Issu de l’entreprise

[4] En compagnie de: la concurrence est toujours dans l’intérêt du consommateur, trop d’impôt tue l’impôt, le marché conduit toujours aux meilleures décisions, il est impossible de bien réguler un monopole, les règlementations étouffent la liberté d’entreprendre, …

[5] C’est-à-dire sans golden share ou autre

[6] Ceci ne veut pas dire que certains choix de l’Etat n’ont pas été bons, mais il faut reconnaître qu’il était difficile d’échapper au mâle blanc inspection des finances ou corps des mines (avec élastique).

[7] Fonds de pensions ou d’investissement, caisse des dépôts du Québec, …

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s