Peut-on voir un prix du pétrole négatif ?

Le prix de l’électricité sur le marché physique devient négatif  pour d’assez courtes périodes. La situation se présente quand le surplus d’offre par rapport à la demande est jugé être de courte durée. Il est moins coûteux de payer pour injecter dans le réseau que d’arrêter sa centrale pour la redémarrer.

Alphaville se demande s’il peut-il en être de même pour le prix du pétrole.

Ce blog a déjà abordé  la question pour le gaz.

Pour le pétrole et le gaz, qui pourrait enlever le produit en étant payé pour le faire ?

Pour le gaz: on peut le plus souvent arrêter la production puis la reprendre. Le gaz est assez mobile et remontera dans le puits à la réouverture. Le gaz est beaucoup plus difficile à stocker[1]. Le modèle est donc que le producteur de gaz produit tant qu’il couvre ses frais variables (coûts opératoires et service de la dette). Il s’arrête quand ce n’est plus le cas. Il peut déclarer une banqueroute pour faire disparaître sa dette. Il n’y a pas de raison d’imaginer un prix négatif durable du gaz.

Pour le pétrole, c’est différent. Il est beaucoup plus difficile à sortir du réservoir. Si on ferme un puits, on n’est pas certain de pouvoir le faire repartir. C’est une question de pression résiduelle au fond. Sur des champs à terre aux Etats-Unis, on a des pompes le plus souvent déjà installées. Ailleurs, il existe des techniques pour faire repartir des puits pas trop fatigués, mais elles coutent et surtout prennent du temps. On peut se reporter à l’exemple de la Libye où des nombreux champs ont été arrêtés en 2011.

 201020112012210320142015201620172018
Production (Mt)84,624,372,649,424,420,519,343,847,5

(BP statistical review ; le chiffre de l’année 2012 correspond pour une grande part à des ventes de pétrole produit avant le début de la guerre civile).

Le pétrole est facile à stocker car il est stable à la pression atmosphérique.

Les acteurs sont: le producteur, le stockeur, l’acheteur spéculateur et le consommateur final (raffineur). Aucun des trois derniers n’a de problème avec un prix négatif.

Le raffineur prend s’il a de la place dans ses stocks physiques. Ça baisse son coût de revient, mais ça reste limité en volume.

Le spéculateur achète pour engranger un profit. Son équation est: coût d’achat + coût du stockage pendant n mois < prix de revente après n mois. Le prix de revente à terme est connu. S’il satisfait l’inégalité, c’est un arbitrage, sans risque. S’il ne satisfait pas l’inégalité, le spéculateur peut parier sur une remontée des prix que le prix à terme n’anticipe pas[2].

Le stockeur loue à tarif connus ses capacités[3]. Le coût du stockage augmente à mesure que les capacités diminuent.

Le producteur qui ne couvre plus ses frais variables mais qui ne veut pas arrêter sa production de peur de ne pas pouvoir la faire repartir peut continuer à produire. Il a en général deux options: soit le stocker lui-même en attendant des jours meilleurs, soit le vendre. En cas de disparition des capacités de stockage, qui est le cas imaginé par Alphaville, un prix négatif ne créera pas énormément d’offre de stockage[4].  

Par ailleurs, payer pour continuer à produire exige du cash, ce qui augmente les charges variables.

En pratique, si le prix ne couvre plus les charges variables:

Les producteurs étasuniens d’hydrocarbures non conventionnels ne peuvent qu’arrêter leur production (pas de cash, chapter 11).

Les Etats producteurs qui mènent la guerre des prix continuent à produire pour sauver leurs vieux champs (c’est le cas pour une grande partie des champs russes) mais ils assurent eux-mêmes le stockage de tout ce qu’ils ne peuvent pas vendre. Pas de vente, donc pas de prix négatifs.

Les autres peuvent essayer de fermer les champs qui peuvent repartir et tenter de maintenir leurs champs les plus vulnérables. Mais les compagnies internationales qui tentent cette approche doivent tenir compte de la position des différents Etats producteurs sur leur choix, notamment pour les impacts fiscaux dans les pays touchés (perte de recettes dans certains pays, apparition des pertes fiscales dans d’autres).


[1] Par injection dans un réservoir souterrain existant (mais il faut pouvoir l’y transporter), par injection dans un nappe souterraine (mais on en récupère beaucoup moins qu’on en a injecté), par liquéfaction ou compression.

[2] L’examen du passé montre que le prix à terme n’a jamais anticipé le prix spot futur

[3] Stockages à terre aux Etats-Unis, stockages flottants sur des VLCC convertis ou simplement disponibles pour cause de baisse de la demande.

[4] Déplacer des VLCC transportant effectivement du brut pour les transformer en stockage exigerait des prix négatifs très élevés.

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